Mobilisation autour de la LPPR

Motion des personnels de l’UPS3611

Nous, membres du laboratoire Institut des Systèmes Complexes de Paris Île-de-France (ISC-PIF – UPS 3611), réuni.e.s en Assemblée Générale le mardi 3 Mars 2020, déclarons être inquiet.e.s des orientations probables de la loi de programmation pluriannuelle de la recherche (LPPR). Celle-ci conduirait à une plus forte concurrence entre les personnels et les établissements, à la précarisation des personnels, à l’augmentation de la souffrance au travail et contribuerait à institutionnaliser la dégradation progressive de l’enseignement universitaire et de la recherche publique.

Soumettant la recherche à une pensée utilitariste et comptable, le management public mesure aujourd’hui la performance à court terme. Il considère le fruit du travail scientifique au travers de travaux à haute visibilité, et/ou, à rentabilité immédiate. Pourtant chacun sait que la recherche ne peut être que le fait d’une vaste communauté, « stars » comprises : aucun « génie » n’existe sans un collectif stable, compétent et à l’abri de la précarité.

Nous nous sommes engagé.e.s dans la recherche publique pour animer des collectifs, soutenir des recherches diversifiées (fondamentales, appliquées, critiques, participatives, etc.) et leur valorisation au profit de l’ensemble de la société. Cependant notre activité consiste de plus en plus à contenir les effets délétères d’une politique qui entrave les raisons de notre engagement et réduit le pluralisme de la pensée. En effet, monter des dossiers de projets, répondre à des appels d’offres et faire des rapports sur l’utilisation des crédits accaparent aujourd’hui le quotidien de la majorité des chercheurs alors qu’ils devraient pouvoir se concentrer sur leurs travaux de recherche.

À l’inverse des logiques portées par cette loi, la recherche exige des investissements nécessaires pour assurer un véritable service public de l’enseignement supérieur et une recherche publique indépendante. Elle exige une forte augmentation des financements pérennes destinés aux laboratoires et une diminution de la part du financement issue de la recherche sur projets.

De plus, la recherche exige la revalorisation du point d’indice des personnels (chercheurs, techniques et administratifs), l’augmentation du nombre de postes ouverts aux concours et le remplacement systématique des personnels de l’ESR partant à la retraite ou en mobilité. Enfin, la recherche exige le respect de la parité, tant dans le domaine de la recherche que dans celui des postes d’encadrement.

Ce faisant, nous nous associons à l’ensemble des initiatives existantes ainsi qu’aux motions déjà votées dans d’autres structures de l’ESR .

Procédure de consultation des personnels du laboratoire

Plusieurs motions ont été écrites collectivement par les personnels de l’unité puis proposées au vote par la méthode du jugement majoritaire afin de sélectionner la motion rassemblant le plus de soutiens. La motion présentée a été la plus fortement plébiscitée avec une mention majoritaire “très bien”.

Dans un second temps, ces mêmes personnels de l’unité ont été sollicités pour donner leur accord pour que ce texte soit publié sur le site Web de l’ISC-PIF et envoyé au site “Université Ouverte”. 75% des membres de l’unité ont participé au vote (personnels employés directement par l’ISC-PIF).

Voici le résultat du vote :

Nombres de voix :
Oui : 10
Non : 1
Ne se prononce pas : 1

Exemples de situations vécues en labo pointant sur des dysfonctionnements de la gestion de la recherche publique

On diminue le nombre de postes titulaires et on incite les chercheurs à aller chercher les crédits nécessaires au financement de la masse salariale manquante. Les CDIs n’étant pas autorisés, les seuls emplois possibles sont des CDD. Pour éviter une précarisation trop importante, on interdit d’employer un CDD plus de 6 ans. Mais comme il n’y a pas de perspectives de titularisation, 6 ans de bons et loyaux services se soldent généralement par une inemployabilité et la perte de compétences clés pour les labos …

La loi Sauvadet avait pour objectifs de lutter contre la précarité dans le service publique avec une obligation de transformer un CDD en CDI si celui-ci est conclu ou renouvelé au-delà d’une durée de 6 ans.

Or, les recrutements dans la recherche publique sont effectués au niveau de l’établissement et non au niveau des laboratoires, qui n’ont donc aucun levier pour transformer un CDD en CDI, quand bien même ils en auraient les moyens financiers via leurs projets.

La conséquence de cette loi est que les établissement de recherche, craignant d’avoir à transformer des CDD en CDI alors que l’Etat ne leur en donne pas les moyens, bloquent les recrutements dès 6 ans d’ancienneté, parfois avant, indépendemment de l’intérêt pour la recherche.

Exemples issus de notre unité :

  • Mme D., post-doctorante en biologie, co-publications dans Science et autres revues prestigieuses, a repris des études pour devenir orthophoniste après être devenue inemployable dans la fonction publique (6 ans de CDD).
  • M. D., ingénieur de recherche en communication scientifique, docteur en physique a repris des études d’artisan après être devenu inemployable dans la fonction publique (6 ans de CDD). .

Ces exemples ne sont pas simplement des tragédies individuelles, c’est aussi une grosse perte pour l’écosystème de la recherche publique qui passe plusieurs années à former des personnels de haut niveau et n’a pas les moyens de les maintenir en poste.

On veut attirer les meilleurs, mais on offre aux agents des salaires qui feraient honte dans le privé, tout en minorant leur expérience et sans leur donner de réelles perspectives de carrière (puisqu’il n’y a pas de postes de titulaires).

Les salaires des personnels de la recherche sont très largement inférieurs aux salaires pratiqués dans le privés à compétence équivalente (ex. le CNRS propose 1,8k€/mois à un ingénieur informaticien qui gagnait 5k€/mois dans le privé). Cela est dû non seulement au fait que ces salaires sont indexés sur les grilles de salaire de la fonction publique qui sont notoirement basses, mais également aux dispositifs de reconstruction de carrière qui sont très défavorables :

  •  les années d’ancienneté ne sont comptées que si elles ont été effectuées dans des fonctions au moins équivalentes (même intitulé dans le contrat) : les années passées en tant qu’ingénieur ne sont pas comptabilisés comme expérience chercheur et vice-versa, alors que bien souvent, les jeunes docteurs enchaînent des contrats avec des statuts divers, notamment à l’étranger où les distinctions entre chercheur/enseignant-chercheur ou chercheur/ingénieur n’existent parfois tout simplement pas.
  • L’ancienneté acquise dans le privé ne compte que pour 50% jusqu’à 12 ans et 66% après 12 ans sans réelle justification.
  • Dans certains catégories de poste (ex. informaticien) l’expérience acquise en dehors de curriculum reconnus par l’État n’est pas prise en compte alors qu’elle peut consituer une part significative des compétences acquises par la personne recrutée.

Exemples :

  • une chercheuse ayant 10 années d’expérience, dont 4 dans le privé et 2 en tant qu’ingénieur de recherche (dans un contexte de pénurie de poste, il faut prendre au début ce que l’on a) sera recrutée avec seulement 4 années d’expérience sur une grille de salaire qui est déjà plus basse que dans les autres domaines d’activité. Elle aura donc un salaire indexé sur une grille de 30% à 60% moins favorable que sa grille antérieure, calculé sur la base d’une expérience amputée de 60%.
  • un ingénieur de niveau master 2 avec 4 ans d’expérience dans une entreprise privé leader d’un domaine et 2 ans en auto-entrepreneur se verra proposer un poste d’assistant ingénieur avec 2 ans d’ancienneté (au lieu de 6) même s’il possède des compétences cruciales pour le laboratoire.

On veut appliquer les méthodes de management du privé tout en restant contraints par les règles administratives et les moyens financiers du public.

Depuis quelques années, le management de la recherche tire son inspiration de techniques de management en vigueur dans le secteur privé, poussant les agents à aller chercher des ressources financières compétitives auprès des agences de moyens nationales et internationales, partenaires privés et autres fondations. L’illusion est que cela permettra de créer une concurrence propice à l’émergence de leaders mondiaux. Mais une fois les crédits obtenus, ils sont gérés avec règles de l’administration publique qui tire à la baisse les conditions d’emploi.

C’est donc oublier que pour créer une équipe, il faut recruter, et quand bien même le projet scientifique et l’équipe de titulaires seraient du plus haut niveau, il est très difficile de recruter dans certains secteurs tant les niveaux de salaires sont bas.

Conséquences : Un temps très significatif des personnels de la recherche est détourné vers la recherche de financement et la gestion de projets, les crédits obtenus ne peuvent être dépensés, ou le sont à travers des structures privées qui fournissent une main d’œuvre encore plus chère que le salaire moyen du privé.

Le CNRS paie donc des personnels BAC+9 à écrire des projets (le taux de sélection moyen entre 10% et 20%) et en assurer le management pour au final ne pas pouvoir recruter les personnels nécessaires à la réalisation de leurs recherches du fait de règles administratives inadaptées à un fonctionnement inspiré du secteur privé. Tout ce temps n’est pas consacré à la recherche scientifique.

De plus, la recherche sur projet laisse peu de place, peu de crédits et peu de temps à la recherche fondamentale. C’est pourtant cette recherche fondamentale qui a donné lieu aux plus grandes découvertes scientifiques et qui irrigue la recherche appliquée.

Chiffre clé : Entre 96% et 97% des ressources de notre laboratoire (UPS 3611) depuis 2016 sont obtenus sur projets, seuls 3% proviennent de crédits CNRS dits récurrents.

Au CNRS, la parité n’est pas respectée (sauf pour les petites catégories), et l’est encore moins dans les postes d’encadrement, voir les chiffres indiqués par la Mission pour la place des femmes au CNRS :
http://www.cnrs.fr/mpdf/spip.php?article201
http://www.cnrs.fr/mpdf/spip.php?article205
http://www.cnrs.fr/mpdf/spip.php?article213

Les effets inavouables de la recherche sur projets

Pour comprendre les travers de la recherche sur projets, la littérature peut parfois être éclairante. Voici la réponse du héros de l’histoire de Leo Szilard de 1961 “The Mark Gable Foundation” à la question d’un riche entrepreneur qui estime que la science progresse trop rapidement. Toute ressemblance avec une situation réelle serait absolument fortuite.

The Mark Gable Foundation

Answer from the hero in Leo Szilard’s 1948 story “The Mark Gable Foundation” when asked by a wealthy entrepreneur who believes that science has progressed too quickly, what he should do to retard this progress:
“Would you intend to do anything for the advancement of science?” I asked.“No”, Mark Gable said. “I believe scientific progress is too fast as it is”
“I share your feeling about this point,” I said with fervor of conviction, “but then why not do something about the retardation of scientific progress?”
“That I would very much like to do,” Mark Gable said, “but how do I go about
it?”
“Well” I said, “I think that shouldn’t be very difficult. As a matter of fact, I think it would be quite easy. You could set up a foundation, with an annual endowment of thirty million dollars. Research workers in need of funds could apply for grants, if they could mail out a convincing case. Have ten committees, each committee, each composed of twelve scientists, appointed to pass on these applications. Take the most active scientists out of the laboratory and make them members of these committees. And the very best men in the field should be appointed as chairman at salaries of fifty thousand dollars each. Also have about twenty prizes of one hundred thousand dollars each for the best scientific papers of the year. This is just about all you would have to do. Your lawyers could easily prepare a charter for the foundation. As a matter of fact, any of the National Science Foundation bills which were introduced in the Seventy-ninth and Eightieth Congress could perfectly well serve as a model.”
“I think you had better explain to Mr. Gable why this foundation would in fact retard the progress of science”, said a bespectabled young man sitting at the far end of the table, whose name I didn’t get at the time of introduction.
“It should be obvious,” I said. “First of all, the best scientists would be removed from their laboratories and kept busy on committees passing on applications for funds. Secondly the scientific workers in need of funds would concentrate on problems which were considered promising and were pretty certain to lead to publishable results. For a few years there might be a great increase in scientific output; but by going after the obvious, pretty soon science would dry out. Science would become something like a parlor game. Some things would be considered interesting, others not. There would be fashions. Those who followed the fashions would get grants. Those who wouldn’t would not, and pretty soon they would learn to follow the fashion, too.”
Leó Szilárd, The Mark Gable Foundation, 1961. In “The voice of the dolphins and other stories”

“Auriez-vous l’intention de faire quelque chose pour l’avancement de la science ?” Ai-je demandé. “Non”, a répondu Mark Gable. “Je crois que le progrès scientifique est trop rapide à l’heure actuelle”

“Je partage votre sentiment sur ce point”, ai-je dit avec ferveur et conviction, “mais alors pourquoi ne pas faire quelque chose pour retarder le progrès scientifique ?

“J’aimerais beaucoup faire cela, a dit Mark Gable, mais comment s’y prendre ?

“Eh bien”, ai-je dit, “je pense que cela ne devrait pas être très difficile. En fait, ce serait même assez facile. Vous pourriez créer une fondation, avec une dotation annuelle de trente millions de dollars. Les chercheurs qui ont besoin de fonds pourraient candidater pour obtenir des subventions, si du moins ils parviennent à envoyer un dossier convaincant.

Constituez dix comités, chacun composé de douze scientifiques, désignés pour traiter ces demandes. Sortez les scientifiques les plus actifs de leurs laboratoires et faites-en des membres de ces comités. Et nommez les meilleurs hommes du domaine à la présidence de ces comités, avec un salaire de cinquante mille dollars chacun. Ayez également une vingtaine de prix de cent mille dollars chacun pour les meilleurs articles scientifiques de l’année. C’est à peu près tout ce que vous auriez à faire.
Vos avocats pourraient facilement préparer une charte pour la fondation. En fait, n’importe lequel des projets de loi de la Fondation nationale des sciences qui ont été présentés au cours des soixante-dix-neuvième et quatre-vingtième congrès pourrait parfaitement servir de modèle”.

“Je pense que vous feriez mieux d’expliquer à M. Gable pourquoi cette fondation retarderait en fait le progrès de la science”, a déclaré un jeune homme très respectable assis au bout de la table, dont je n’ai pas saisi le nom au moment de la présentation.

“Cela devrait être évident”, ai-je dit. “Tout d’abord, les meilleurs scientifiques seraient retirés de leurs laboratoires et occupés dans les comités qui traitent les demandes de financement. Ensuite, les scientifiques ayant besoin de fonds se concentreraient sur des problèmes considérés comme prometteurs et dont ils seraient presque certain qu’ils aboutiraient à des résultats publiables. Pendant quelques années, il pourrait y avoir une forte augmentation de la production scientifique ; mais en s’attaquant aux évidences, la science se tarirait rapidement. La science deviendrait une sorte de jeu de société. Certaines choses seraient considérées comme intéressantes, d’autres pas. Il y aurait des modes. Ceux qui suivraient les modes obtiendraient des subventions. Ceux qui ne le feraient pas n’en obtiendraient pas, et très vite ils apprendraient également à suivre la mode.”

Leó Szilárd, The Mark Gable Foundation, 1961. In “The voice of the dolphins and other stories”