Démocratie versus élites… cette question fait partie du débat politique depuis l’Antiquité, de la République de Platon à la structuration des Nations unies, en passant par les luttes ouvrières du début du XXe siècle et Mai 1968. Déterminer si la démocratie est la plus à même de créer des bons gouvernements est une problématiques aux conséquences sociales et politiques considérables. L’un des arguments les plus utilisés contre la raison démocratique est celui de l’ignorance des électeurs : un groupe de “citoyens lambdas” peut-il prendre collectivement des décisions efficaces ?

Une question qui remonte aux classiques…

Dans le livre VI de la République de Platon, le philosophe grec aborde la question de savoir qui doit gouverner l’État. Pour expliquer les différents systèmes de décision, il propose une analogie avec le choix du capitaine d’un navire. Si le marin le plus fort demande à être le maître et impose sa loi, nous serions face à une tyrannie. Cependant, le fait d’être fort n’impacte en rien sa connaissance des méthodes de navigation. Si c’est le plus riche qui dirige, nous aurions une Ploutocratie. Mais dans ce cas-ci, c’est l’argent qui ne suffit pas lorsqu’il s’agit de trouver son chemin dans un endroit inconnu. Et s’il s’agissait d’une majorité élue par le peuple, c’est-à-dire d’une Démocratie, ce ne serait pas non plus ce navire qui arriverait nécessairement au meilleur port, car le peuple peut être composée de nombreux ignorants. Selon le philosophe grec, c’est un gouvernement de sages qui donnerait les meilleurs résultats, un système connu sous le nom de Sophocratie. Ce sont eux qui connaissent le mieux la voie et les techniques de navigation. Aujourd’hui, ce système de décision est appelé Technocratie, le gouvernement des techniciens, les plus compétents.

Ce que l’on constate avec Platon, c’est que la démocratie a toujours fait l’objet de critiques, car jugée inefficace, et lente. Dans le même temps, il n’est pas rare de trouver des critiques sur certaines alternatives anti-démocratiques qui ont émaillé l’histoire : les dictatures, les ploutocraties et les technocraties. Alors que notre époque est marquée par une société super-spécialisée, où les personnes compétentes sont aux commandes, nous nous posons la question : la démocratie est-elle réellement moins efficace que l’alternative technocratique, comme l’affirme Platon?

La critique de la démocratie : une “généralisation erronée”

Le fait de mettre en doute la capacité du collectif à gouverner serait le résultat de ce que la psychologie appelle la “généralisation erronée”. Ce sophisme consiste à utiliser un ou plusieurs exemples comme démonstration d’une loi plus générale.

Imaginons-nous en plein débat “démocratie versus élite” : il y a de fortes chances pour que, très vite, émerge l’argument du médecin qui opère mieux que la masse de citoyens ou du pilote qui conduit mieux que l’équipage. Parce que ce sont les problématiques bien-définies et communément admises qui nous viennent le plus facilement à l’esprit, nous sommes plus susceptibles de les considérer comme des exemples concrets. Et comme ces truismes sont généralement bien connus et bien étudiés, ils ont tendance à favoriser une approche technocratique, qui repose sur des connaissances techniques.

Selon le principe de la “généralisation erronée”, ces exemples concrets sont généralisés à d’autres questions qui ne sont peut-être pas aussi bien expliquées par ledit système. Pour cette raison même, la question de savoir si la démocratie est meilleure qu’un système de prise de décision élitiste tourne très souvent autour du type d’exemples qui favorisent la prise de décision technocratique.

Mais que dit la science à ce sujet ? Que savons-nous aujourd’hui pour savoir si les décisions d’un groupe diversifié de personnes sont meilleures ou pires que celles de l’élite ?

La diversité, plus important que l’expertise?

Si les problématiques bien définies sont mieux traitées par des spécialistes, il existe des problématiques si complexe qu’elles ne peuvent être résolues que par une approche heuristique. Pensez par exemple aux problèmes à dimension éthique où les intérêts des citoyens sont différents, voire opposés. Par exemple, le choix d’un gouvernement, les règles qui régissent le marché ou les mesures à prendre dans une situation totalement inconnue. Dans une étude publiée en 2004, Lu Hong et Scott Page se sont appuyés sur un modèle théorique pour démontrer que, dans ces cas précis, un groupe diversifié d’individus prend de meilleures décisions qu’un groupe d’experts non diversifié. Il est toutefois nécessaire de disposer d’un groupe suffisamment grand pour comprendre suffisamment d’individus hautement qualifiés et d’individus qui pensent différemment.

La conclusion de l’article est que la capacité d’un individu à contribuer à une solution est contextuelle, et qu’elle dépend du type d’approche adoptée pour un problème donné. Ainsi, la contribution d’individus qui pensent différemment, même s’ils ne sont pas des experts, peut être déterminante pour améliorer les décisions collectives.

La diversité n’est pas synonyme d’aléatoire

Dans un article publié en 2014, Abigail Thompson s’oppose à la proposition théorique de Hong-Page, considérant que dans leur modèle, c’est le processus aléatoire de formation des groupes, et non la diversité elle-même, qui explique son succès. En quelque sorte, ce que Thompson affirme, c’est que le modèle ne prouve pas ce qu’il prétend mathématiquement prouver, mais illustre seulement le fait bien connu que les groupes formés au hasard sont parfois efficaces.

Nouveau rebondissement, quand Daniel J. Singer (2018) affirme à son tour que c’est bien la diversité, et non le hasard, qui fait le succès des groupes sélectionnés par Hong & Page.

Pour démêler cet imbroglio, il est nécessaire de comprendre que la diversité n’est pas la même chose que le hasard : dans ces modèles, une forte diversité signifie qu’il y a peu de chevauchement dans la façon dont les individus résolvent les problèmes, tandis que le hasard signifie simplement que les individus d’un groupe sont choisis au hasard. En effet, il est possible, bien que peu probable, qu’un groupe choisi au hasard ait moins de diversité qu’un groupe d’experts. Cependant, ce que Singer a montré, c’est que les groupes diversifiés ont généralement de meilleures performances que les groupes aléatoires, et il a donc conclu que les groupes utilisés par Thompson dans son contre-argument ne représentaient pas la totalité des groupes diversifiés possibles. Lorsque l’on compare les performances de groupes diversifiés – et non pas simplement aléatoires – à celles de groupes d’experts, ce que Hong & Page prétendaient initialement se vérifie. C’est-à-dire que la diversité, en général, l’emporte sur les capacités.

Le théorème d’impossibilité d’Arrow

Il convient toutefois de noter que le concept de démocratie est ambigu et n’est pas toujours lié à celui de diversité. Si nous parlons d’un système où tous les citoyens contribuent à la solution d’un problème, alors les idées discutées ici sont valables et nous pouvons conclure qu’en général la diversité facilitée par la démocratie aide à prendre des décisions judicieuses. Si, en revanche, nous parlons d’un système où les représentants du gouvernement sont nommés, alors le groupe de dirigeants élus ne sera pas nécessairement diversifié. Dans ce dernier cas, d’autres problèmes se posent, comme le théorème d’impossibilité d’Arrow, selon lequel il n’est pas possible de concevoir un système de vote avec plus de deux alternatives qui satisfasse simultanément un certain nombre de critères rationnels et démocratiques. Ce problème sera toutefois abordé dans notre prochain billet de blog. Pour l’instant, il nous reste l’idée que, contrairement à ce que les exemples quotidiens pourraient suggérer, lorsque le cadre du problème est mal connu, la diversité peut l’emporter sur la capacité.


Remerciements :

Merci à Adoración Guzmán García (ENS-PSL, Université de Paris, EHESS) pour ses idées et contributions.


References:

Hong, L., & Page, S. E. (2004). Groups of diverse problem solvers can outperform groups of high-ability problem solvers. Proceedings of the National Academy of Sciences, 101(46), 16385-16389.

Singer, D. J. (2019). Diversity, not randomness, trumps ability. Philosophy of Science, 86(1), 178-191.

Thompson, A. (2014). Does diversity trump ability?. Notices of the AMS, 61(9), 1-24.

Stafford, T. “Democratic Reason”. Reasonable People. Sep 1, 2020. https://tomstafford.substack.com/p/democratic-reason


À propos de l’auteur

José Ségovia Martin est chercheur Post-Doctoral à l’ISC-PIF. Il s’intéresse à la relation entre la cognition et la société, et travaille dans les domaines de l’évolution culturelle, du comportement collectif, de l’apprentissage social et de la communication. En particulier, il étudie comment l’interaction entre la cognition des individus et les structures sociales affecte l’émergence de modèles de comportement collectifs. Certains de ses projets actuels concernent les effets de la connectivité des réseaux sociaux sur la diffusion des variantes culturelles, les influences des biais cognitifs sur l’émergence des conventions culturelles, la recherche sur les mécanismes sous-jacents du changement culturel et de la diversité culturelle, la co-évolution des institutions et des systèmes de valeurs, et l’évolution du langage.